Mon 8 mars à Marseille : entre lutte pour l’égalité et hommage condescendant aux femmes

Avant de m’endormir le 7 mars, je prévois de faire le tour des principales animations qui auront lieu le lendemain à Marseille, à l’occasion de la journée internationale des droits des femmes. J’espère que cette année, après les #MeToo, #BalanceTonPorc et compagnie, on parlera bien de journée, internationale (si possible), des droits (je vous en supplie), DES femmes ; pas de journée des femmes, encore moins de journée de la femme, pleine de roses et de guimauve sexiste. 

8h00. Mon réveil sonne. Je me lève avant de m’installer à table pour prendre mon petit déjeuner. J’allume en même temps mon ordinateur et, par un réflexe du XXIe siècle, je saisis « Facebook » dans ma barre de recherche.

« Femmes, je vous aime, femmes je vous aime, lis-je, je n’en connais pas de faciles, je n’en connais que des fragiles … » C’est la première publication qui s’affiche sur mon mur Facebook. Une chanson bien niaise qui va me hanter toute la journée. Paye ton hommage ! Et c’est sans parler des commentaires tout aussi niais qui suivent la publication. Tenez celui-là par exemple : « Merci Fabien, tu es un amour d’homme, toi tu mérites d’être aimé car tu nous aimes ». Un sourire sarcastique se dessine malgré moi sur mes lèvres. Bon passons. C’était presque drôle.

Je fais défiler mon fil d’actualité, et là aussi, effusion d’amour envers ces femmes si belles, si généreuses, si dévouées … entre deux publicités offrant 20% de réduction sur les rouges à lèvres ou autres soutien-gorge. Comme nous sommes gâtées aujourd’hui ! Allez mesdames, pour le 8 mars, on fait du shopping. C’est un droit des femmes ça aussi ? Admettons … encore faudrait-il que l’on gagne les mêmes salaires que les hommes.

13h00. Déjeuner avec d’anciennes collègues. Fruit du hasard, on parle PMA pour les couples de femmes homosexuelles. Une discussion qui me confirme que ce n’est pas une sinécure d’avoir un enfant quand on sort du schéma classique « homme + femme = famille ». Mieux vaut avoir une détermination imparable et un compte en banque suffisamment garni … Et une fois l’enfant conçu, à l’étranger évidemment, la reconnaissance reste un chemin semé d’embûches. Et puis, on en vient à Fillon, son vote contre la dépénalisation de l’homosexualité, le fait qu’il ait failli devenir président de la République … On rappelle aussi son positionnement douteux sur l’avortement … Les acquis ne le sont jamais vraiment. C’est ce que les féministes tentent de rappeler chaque jour, et en particulier le 8 mars, pour ceux qui l’auraient oublié.

Un porteur de paroles sur le thème de l’inégalité salariale

Au Centre régional d’information jeunesse, on y tient, aux droits des femmes. L’équipe de l’association a décidé de proposer un porteur de parole cet après-midi. Le principe est simple : on pose une question aux passants, à savoir «Pourquoi les femmes sont toujours moins payées que les hommes » et on écrit leur réponse sur une feuille qu’on accroche à une corde à l’aide de pinces à linge. Je suis curieuse de voir ce que disent les passants, je participe.

Il fait un peu gris aujourd’hui, mais avec cette douceur des débuts de printemps. C’est une bonne chose, les gens prennent un peu plus leur temps sur la Canebière, la plus célèbre artère marseillaise, si célèbre qu’on l’utilise parfois comme un synonyme de Marseille … un peu comme si l’on disait « Champs Elysée » pour parler de Paris … Bref ! Les réponses des passants sont plutôt rassurantes. Globalement, personne ne justifie les inégalités de salaires. « Ça c’est une bonne question », répond une femme sortie de la mutuelle voisine pour fumer sa clope. De toute évidence, on lui a posé une colle. « Je vais en parler à ma collègue, elle en saura sûrement plus que moi ». A peine dix minutes plus tard, elle revient avec la fameuse collègue. S’ensuit une longue conversation avec nous. « Mais c’est vrai, les postes en-haut, c’est que des hommes ! » observe notre fumeuse avant que sa comparse tente d’énoncer différentes hypothèses expliquant cette injustice, parmi lesquelles : « les congés maternité, presque toujours pris par les femmes, très peu par les hommes. Ça nous bloque dans l’évolution de carrière ». La conversation se poursuit mais je n’entends pas la suite car je vais à la rencontre de deux jeunes filles à l’évidence intriguées par l’animation. « Bonjour, à votre avis, pourquoi les femmes gagnent toujours moins que les hommes ? » Elles se regardent, léger sourire aux lèvres, timides: « Peut-être que les hommes choisissent des boulots plus durs que les femmes. » Je leur parle des auxiliaires de vie dont le dos pâtit du poids des personnes âgées qu’elles sont obligées de porter, des femmes de ménage dont la position penchée provoque des douleurs … Mais ça ne suffit pas à remettre en cause leur explication. Les préjugés ont la vie rude mais on affiche quand même leur réponse. On est là pour débattre, et faire débattre.

Puis c’est au tour d’une mère et sa fille de jouer le jeu. Une mère bien informée quant aux inégalités, et très remontée comme le montre la véhémence de ses propos. « C’est inégal ! C’est pas normal ! Au jour d’aujourd’hui, argumente-t-elle, en colère, on fait le même travail que les hommes. On est aussi fortes, voire plus ! On devrait gagner la même chose ! ». A côté d’elle, sa fille, une toute petite brune emmitouflée dans une doudoune décorée d’une moumoute rose fushia a elle aussi quelque chose à dire : « C’est pas normal, déclare-t-elle d’abord timidement, puis, avec plus d’aisance : ma maman elle fait l’homme et la femme en même temps ! »

Les passants sont de plus en plus nombreux à jouer le jeu. Pour certains, c’est l’occasion de découvrir la réalité des inégalités de salaires. Comme cet étudiant qui sort de la faculté, l’air hagard et quelque peu décoiffé : « Ah bon ? Les hommes sont moins payés que les femmes ? » demande-t-il d’abord. « Non, lui répond-on, ce sont les femmes qui sont payées 26% de moins que les hommes, ça vous évoque quoi ? » « Ah ben vous me l’apprenez ! Je ne savais pas du tout ! » Mais qu’est-ce qu’on leur apprend à la fac ?

Pourtant, Clara, 12 ans – et donc encore bien loin de l’université- semble bien plus au fait. Regard vert pétillant, cette petite rouquine au visage criblé de discrètes taches de rousseur nous impressionne tant par son éloquence que par sa pertinence : « On devrait payer les gens en fonction de leurs compétences, pas de leur sexe. Les femmes sont tout à fait capables de faire le même travail que les hommes. Et d’ajouter : « A cause de ces discriminations, les femmes ne sont pas visibles dans les postes occupés majoritairement par des hommes, alors elles sont moins incitées à y aller ». Bravo madame !

Maquillage, égalité professionnelle et vernis à ongle

Rassurée – naïvement peut-être – quant à la relève du mouvement féministe, je me rends à la Maison départementale Jeunesse et sport, une structure du département des Bouches du Rhône, le truc sérieux donc, qui propose également des animations pour le 8 mars.

Pas grand monde à l’entrée. Je m’aventure dans les locaux qui font penser à un loft dont les différents espaces ne sont pas définis par des cloisons et des portes. Pour l’occasion, le Loft a choisi sa déco. Ballons roses et blancs suspendus au plafond, un peu comme dans les mariages et étagères agrémentées d’une sélection de chaussures à talons et de flacons de vernis à ongle. Avec ça, c’est sûr, les femmes vont accourir … bien qu’en talons aiguilles …

Mais ne nous arrêtons pas à la décoration, c’est peut-être un peu superflu … d’autant qu’au milieu du local se tient une passionnante conférence sur les femmes dans le sport. Au moment où j’arrive, assise sur le bord d’une estrade bleue, une dame d’une quarantaine d’années raconte son parcours compliqué dans le rugby. « Petite, j’adorais le rugby, raconte-t-elle à une trentaine d’auditeurs. On peut jouer avec les garçons jusqu’à quatorze ans. Après on ne peut plus. Alors j’ai fait du basket mais je suis quand même revenue au rugby. J’ai été la première arbitre femme dans ce sport. J’ai réussi tous les concours puis on m’a dit : « Tant que tu fais pas pipi debout, tu feras pas arbitre national » » Un témoignage fort, d’une femme qui a dû renoncé à sa passion pour avoir le seul tort d’être une femme, en dépit des principes de la méritocratie. Elle est venue pour partager son vécu mais aussi pour encourager les jeunes filles et femmes : « Quand on vous dit non, il ne faut pas lâcher ».

A côté de l’estrade de conférence, deux fonctionnaires de la collectivité proposent un stand sur la contraception et les maladies sexuellement transmissibles. Des ordinateurs diffusent en continu des vidéos d’adolescentes jouant au football. Des affiches promeuvent un accès égal aux différents métiers, en particulier à ceux majoritairement masculin. C’est bizarre, on incite souvent les femmes à devenir conductrices de poids lourd ou scientifiques, mais rarement les hommes à devenir « hommes de ménage » (la preuve, l’expression est assez peu commune) ou puériculteurs …

Je croise l’organisatrice de l’événement. Une femme d’apparence dynamique qui enchaîne les va-et-vient entre les différents ateliers. Elle semble d’ailleurs quelque peu exténuée, mais garde un sourire bienveillant. Fièrement, elle me relate le déroulé de la journée : « Nous avons eu une conférence sur les métiers, avec des gendarmettes, des ingénieures, une conductrice de bus … On a aussi eu une conférence sur ce que les femmes ont fait pendant la Première guerre. C’est dommage que vous ne soyez pas venue plus tôt. » « Et vous avez vu, on a aussi un stand maquillage et du massage ? Je vous emmène au maquillage ? » Je retiens l’écarquillement de mes yeux. Je suis déjà maquillée, je n’ai pas forcément beaucoup de temps devant moi, et je ne sais pas de quoi j’aurai l’air ensuite. Mais par politesse, gênée de rejeter une offre faite avec tant d’entrain, je cède à la proposition de massage. Advienne que pourra.

Après une dizaine de minutes d’un massage que je ne m’attarderai pas à décrire ici, je me rends à l’atelier que je n’ai pas encore visité : le maquillage, sans pour autant offrir mon visage au 8 mars, il y a des limites. Le coin beauté est situé dans un autre recoin du lieu. Dans une ambiance « boudoir » décoré de blanc et de rose pastel, de jeunes femmes se font maquiller. Il y a plus de miroirs que de visages. Et c’est sans compter sur les miroirs 2.0, les smartphones qui immortalisent ce maquillage d’un jour spécial. « On dirait j’ai une peau liiiisse ! » se réjouit une participante après avoir vue la photo que sa camarde a pris d’elle. Un mètre plus loin, une autre donne à son amie un précieux conseil afin de tirer un maximum d’opportunités de cet événement : « Fais des selfies, tu vas harponner sévère sur les réseaux sociaux ! » Un événement surprenant et un peu fourre-tout qui nous explique qu’entre maquillage, égalité professionnelle et vernis à ongle, il n’y a qu’un pas.

Plus traditionnelle, la marche pour les droits

17h30. Je suis en route pour l’Ombrière du Vieux Port de Marseille, un grand préau dont le plafond consiste en un miroir dans lequel les touristes prennent plaisir à se photographier. Dix minutes me séparent de ce lieu où la journée du 8 mars prend tout son sens militant.

Il y a du monde sur le Vieux Port, mais ce n’est pas la folie non plus. La plupart des femmes sont là depuis 15h40, heure à partir de laquelle, si l’on s’en réfère à une inégalité salariale de 26% entre hommes et femmes, ces dernières cessent d’être payées. Tout l’après-midi, des animations ont égayé ce lieu très fréquenté des touristes, mais aussi des travailleurs que la vue du port détend après une journée de travail, des amis qui choisissent ce lieu central comme point de rendez-vous, ou de ceux qui viennent ici pour prendre le métro qui les ramènera chez eux.

La plupart des stands ont plié bagage. Reste celui d’Amnesty international, qui rappelle les exactions que subissent les femmes de la Russie à l’Equateur, en passant par l’Arabie Saoudite. Bientôt, tous vont défiler dans la rue pour réclamer l’égalité des droits pour tous, partout, dans tous les domaines.

De nombreuses femmes sont au rendez-vous, bien sûr. Rares sont les événements avec une telle diversité de profils. Il y a cette minuscule dame brune qui pose fièrement sur les photos, bonnet phrygien sur la tête, comme la Marianne de Delacroix, version photo couleur envoyée sur les réseaux sociaux. Côté chapeau, quelques dames se la jouent américaines avec leur Pussy Hat qui rappelle les grandes manifestations contre Donald Trump, outre-Atlantique. Des adolescentes ont également fait le déplacement. Elles attirent les caméras avec leur discours frais. Elles suscitent la bienveillance de leurs aînées qui les photographient et discutent avec elles. Des visages clairs, mi-clairs, foncés, mi-foncés. Des visages qui racontent des histoires, comme celui de cette femme qui a de toute évidence subi des brûlures très importantes. Sur le dos de sa mère, une très jeune enfant regarde toute cette agitation autour d’elle. Une petite fille endosse un maillot rose estampillé « Stop aux violences faites aux femmes », en gros caractères. Les hommes sont également de la partie, et ils sont plus nombreux que l’année précédente, peut-être en raison de la forte médiatisation de la question du harcèlement sexuel ces derniers mois. C’est tant mieux. Parmi eux, des syndicalistes, mais aussi des hommes venus seuls, comme ce quinquagénaire au visage serein, cheveux gris en brosse, qui semble ravi d’être ici, pancarte à la main.

Les pancartes se veulent universalistes. Quand les unes condamnent l’obligation du voile en Iran, d’autres affichent un soutien aux Américaines qui pâtissent de la politique menée par les Républicains au pouvoir.

Quelques élues politiques sont ici aussi, à l’affût des caméras, enchainant les poses face aux appareils photos, avides de selfies.

L’air est doux, le soleil est bas de sorte qu’on ne voit rien si l’on tourne son regard vers la mer. Le port danse aux rythmes de chants militants, comme « l’Internationale » ou ce « Bella ciao » repris avec entrain par les manifestants. Quelques femmes se mettent à danser, légères. Leurs rires se mêlent aux cris des goélands, aux klaxons des voitures de conducteurs impatients.

Puis quand tout le monde est prêt, la foule éparse se transforme en un cortège qui s’avance doucement sur la Canebière. Une militante prend le méga-phone. « So-so-so … Solidarité », scande-t-elle, aussitôt reprise par les manifestants. Puis de continuer : « Solidarité avec les plus de 60 ans. Solidarité avec les femmes syndicalistes. » Le tout à côté d’un écran publicitaire électrique affichant une femme dont la nudité sert d’argument de vente pour un parfum de luxe.

Les manifestants avancent pas à pas, chaque pas ayant son sens, son pouvoir, sa conscience. Ils tiennent leur tête particulièrement haute, le regard fixe et sévère. Des moments de sérieux entrecoupés de sourires lorsqu’ils s’échangent avec leurs voisins.

Les revendications s’enchainent, et elles sont nombreuses. « Avorter c’est un droit. Intégristes hors-la-loi ! » « Quand une femme dit non … » … « C’est non ! » répondent, depuis le trottoir, quelques badauds curieux.

Défilent des pancartes artisanales, faites d’un morceau de carton négligemment déchiré ou bien d’une simple feuille de papier A4. Une des pancartes est plus basse que les autres. Son porteur n’est pas très grand et il lui manque une dent. Il n’a pas plus de dix ans. A bout de bras, ce garçon à la peau ambrée, vêtu d’une doudoune orange, porte son message à lui : « Un viol, c’est un viol, même à la maison ». Il est très fier lorsque je lui demande de s’arrêter pour que je le photographie. Sur la photo, son front est caché par sa pancarte. Il affiche un sourire enjoué, qu’il tente de retenir, par pudeur enfantine. A travers ses lunettes épaisses, on devine le pétillement de ses yeux. Il sait qu’aujourd’hui est un grand jour. Il sait que l’avenir, c’est un peu lui.

Après la photographie, il poursuit son chemin, inlassablement, sur cette Canebière que la nuit et la fraîcheur engloutissent peu à peu. Demain est un autre jour.

Maëva Gardet-Pizzo

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