« Deyra manana », Marseille filmée sans fard par ses habitants.

Loin du tumulte des grosses productions qui ont jeté leur dévolu sur Marseille, des cinéastes indépendants locaux œuvrent à raconter leur Marseille, tel qu’ils le vivent au quotidien. C’est le cas de Nawyr Haoussi Jones et de son équipe, en plein tournage de « Deyra manana », « merci beaucoup », en afghan.

« Et de ton côté ? » demande Sébastien, installé au fond de son siège de bureau. « J’ai rencontré le voisin du dernier étage, lui répond Stéphane, T-shirt de police sur le dos, il est afghan, environ 25 ans, web reporter. Il m’a donné son site», annonce-t-il tout en tendant un morceau de papier dont Sébastien se saisit, très intéressé. Puis, « Coupez, on recommence» interrompt soudain Nawyr Haoussi Jones, sortant d’un intense moment de concentration. Casquette vissée sur la tête, ce Marseillais de 31 ans est en plein tournage de « Deyra manana », son cinquième film.

Au départ de l’histoire, un décès, dans la cage d’escalier d’un immeuble. Une enquête s’ensuit. Elle met en lumière la brutalité sociale, en plein cœur de Marseille, dans le quartier de Belsunce qui a vu grandir le réalisateur. En toile de fond de ce moyen-métrage : la gentrification, un thème cher à Nawyr. « Je me rappelle la rue de la République. Avant c’était hyper populaire, et puis tout a été vendu. J’ai entendu des collègues me dire que leurs parents avaient été menacés pour qu’ils quittent les lieux ». De ces histoires, il a tiré un film, s’inspirant comme à son habitude du vécu de ceux qui l’entourent. « On est des porte-voix, on raconte la vie des gens lambdas ». Et d’énoncer ces cinéastes qui l’inspirent, de Ken Loach à Abdellatif Kechiche, convaincu que « le cinéma peut changer les choses ». En effet, si ces films ne font pas encore les grandes salles, ils sont projetés et suivis de débats dans des lieux associatifs de la ville. « Toutes les catégories de personnes viennent, ça crée du lien, ça rassemble des gens qui découvrent des milieux qu’ils ne connaissent pas. Certains remettent en cause leurs préjugés. » Porter la parole de ceux qui ne l’ont pas: une cause chère à Nawyr et à l’équipe qui l’accompagne.

 

Deyramanana

 

« Yes we Cannes », une aventure d’équipe

Ils sont une cinquantaine à accompagner Nawyr dans son projet de film, dans le cadre de l’association Yes we Cannes. Parmi eux, des hommes et des femmes, de 7 à 77 ans, de toutes les nuances de couleurs de peau. Car pour l’équipe, la mixité va de soi ; nul besoin de complexes calculs de quotas. Si certains sont des membres de la famille ou des amis du réalisateur, d’autres sont des personnes rencontrées par hasard, comme Sébastien ou Stéphane, les deux acteurs aujourd’hui sous le feu des projecteurs. Le premier, fait du théâtre depuis plusieurs années et aimerait bien continuer dans cette voie. Quant au second, Stéphane, il est policier et CRS depuis trois ans. Pratique pour jouer le rôle du flic, même si « Deyra manana » est sa première expérience en tant qu’acteur. Autour de lui, tous le rassurent, lui glissant quelques bienveillants conseils. « Il faut que tu te fasses confiance », lui adresse ainsi avec douceur Sébastien. « C’est bien, on est à une étoile et demi de la perfection » rassure Véronique, la directrice artistique de l’équipe, une femme pleine d’entrain dans sa marinière blanche et bleue.

Les prises s’enchaînent. Treize pour le même plan de la même scène. Qu’à cela ne tienne. Personne ne rechigne. Ni les acteurs qui répètent autant de fois le même texte. Ni le cameraman. Ni Véronique. Ni même celui que l’on surnomme « Drissou », courbé sous le poids de sa perche micro. « Les voir impliqués comme ça, c’est mon premier salaire », confie Nawyr. La clé de cet engagement : une ambiance familiale. Chez Yes we Cannes, on mange ensemble, on parle, on rit, beaucoup. On travaille dur, de telle sorte que les journées peuvent commencer à neuf heures pour ne s’achever qu’après minuit. Mais « c’est de la bonne fatigue, relativise Nawyr, on s’envoie tous de l’énergie, ça nous requinque. On veut dire les choses ensemble. »

Ensemble. C’est peut-être le maître mot de l’équipe. Faire ensemble du cinéma à Marseille, sur Marseille, par des Marseillais. Après la réalisation, restera l’étape tant attendue de la diffusion, un vrai plaisir pour Nawyr : « Les comédiens ont tourné leurs scènes mais ils ne connaissent pas le reste. J’ai hâte de leur présenter la totalité du film ». Le rendez-vous est d’ores et déjà donné au Polygone étoilé, le 3 novembre prochain.

Maëva Gardet-Pizzo – La Provence

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