Fatima, le soleil après la pluie

Fatima on la croise tous les soirs au CRIJ Provence-Alpes. Dans de longues robes noires toujours plus élégantes, elle récure, lave, nettoie. Elle connaît par cœur les différents produits ménagers et leurs usages bien particuliers. C’est une de ces femmes qui rendent le monde plus propre, et qu’on appelle communément « femme de ménage ». Sa bonne humeur, sa coquetterie, son franc-parler, sans oublier son doux accent, réchauffent chaque jour les cœurs, c’est pourquoi j’ai eu envie d’en savoir plus et de rendre hommage à cette femme rayonnante. Elle a accepté entre son cours de français et son travail du soir de me parler de son parcours des plus émouvants.
Lorsque j’écris un portrait, j’aime à raconter de jolies anecdotes d’enfants : des balades à la mer, des jeux insouciants … Hélas, pas de récits de ce genre cette fois-ci. A vrai dire, Fatima n’a pas connu la douceur des bras de l’enfance. Après seulement trois années d’école, Fatima se consacre au labeur, dans la forêt algérienne, avec sa grand-mère qui l’élève. Elle n’a que neuf ans. Le dos courbé, elle cueille des plantes qui seront vendues pour la cuisine ou la guérison. Elle trime matin et soir, et en rentrant à la maison, il faut encore laver le linge et la vaisselle. Elle me montre une photo sur laquelle elle n’a que six ans. « Tout est dit dans la photo, m’explique-t-elle, on dirait que quelque chose a été cassé ». « J’étais triste de ne pas passer une enfance normale ». Pas de jeux, pas de loisirs, elle suait même quand d’autres célébraient les nouveaux mariés.
A dix-neuf ans, elle se marie. Pendant seize ans, elle travaille à la maison en tant que couturière. Après un divorce, elle s’occupe de sa grand-mère devenue âgée. Malgré les années de privation et de dur travail, elle est reconnaissante ; « c’est elle qui m’a rendue honnête et courageuse ». En 2007, elle épouse celui qui est aujourd’hui son mari. Il est français.
Lorsqu’elle arrive en France, deux ans plus tard, Fatima ne parle pas un mot de la langue de Molière. Elle fait des ménages, par-ci, par-là. Elle rencontre « des personnes magnifiques». Au CRIJ Provence-Alpes, elle fait de rapides progrès linguistiques grâce aux salariés. « Elle me parlaient avec les sentiments ; comme si j’étais de la famille ». Fatima se sent mieux, « moins fatiguée moralement ». La roue a tourné et désormais, elle « aime la joie, faire plaisir, aider les autres ». « Si une femme ne trouve pas d’habits je lui en donne, je ne peux pas la laisser comme ça ! ». Au CRIJPA, tout le monde est frappé par son inépuisable bienveillance. Régulièrement, elle apporte de délicieuses soupes, des couscous, du thé à la menthe, ou encore d’irrésistibles dattes farcies qu’elle offre, « juste pour faire plaisir », sans parler de sa bonne humeur quotidienne si communicative et lumineuse.
Aujourd’hui, elle profite des plaisirs que lui offre la vie car elle veut rattraper les années qu’elle a perdues sous le poids de responsabilités trop lourdes pour les frêles épaules d’un enfant. Après une enfance passée à pleurer, elle veut sourire, être forte, et partager surtout. Elle aime danser le « la3laweui », elle est friande de films français, « surtout ceux où il y a de la violence », et bien qu’elle préfère la vie urbaine, elle prend plaisir à se rendre à Gémenos où elle peut « jouer dans la rivière ».
L’enfant en elle peut enfin vivre en paix, et rêver. Si elle gagnait beaucoup d’argent, elle aimerait en donner aux pauvres, aux infirmes, aux femmes divorcées dont on nie parfois l’existence. En attendant, elle aime conseiller, aider ceux qui souffrent, comme elle aurait aimé qu’on le fasse pour elle, quelques années en arrière. Elle veut insuffler l’espoir. Fatima est heureuse, et si la générosité avait besoin d’une égérie, c’est certain, elle l’aurait choisie.
En songeant à la tournure qu’a prise sa vie, elle me confie qu’elle se sent « comme un arbre qui bourgeonne, qui oublie tout ce qui s’est passé ». Une rencontre poignante.

MGP

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